Le tennis attendait ses successeurs. Il a eu mieux que ça: Alcaraz-Sinner
Quand Roger Federer a raccroché sa raquette en 2022, le monde du tennis a retenu son souffle. Après deux décennies de Big Three — Federer, Nadal, Djokovic — qui allait reprendre le flambeau ? Qui pouvait seulement prétendre hériter d’un sport porté si haut pendant si longtemps ?
La réponse est arrivée vite. Trop vite, presque. Et elle est venue en double.
Carlos Alcaraz, né en 2003 à El Palmar, Espagne. Jannik Sinner, né en 2001 à San Candido, Italie. Deux gamins du sud de l’Europe qui, depuis 2024, se sont tout simplement partagé l’intégralité des tournois du Grand Chelem. Pas quelques-uns. Tous. Sans exception.
Ce n’est pas une rivalité. C’est une saga cinématographique, avec sa propre dramaturgie. Et on n’en est qu’au début.
Épisode 1: deux gamins, un tournoi challenger, et personne ne le sait encore
Avant les finals, avant les unes mondiales, avant les 7 millions de téléspectateurs italiens rivés sur leur écran, il y a eu Alicante, 2019. Un tournoi Challenger anonyme. Alcaraz a 15 ans, Sinner en a 17. Ils se tapent dessus pendant presque deux heures. L’Espagnol gagne.
À l’époque, personne ne filme ce moment avec l’idée de le sortir un jour dans un documentaire Netflix. Aujourd’hui, cette image ressemble à l’une de ces scènes d’introduction qu’on montre au spectateur avant que les deux personnages ne comprennent leur propre destinée.
Deux ans plus tard, en novembre 2021, ils se retrouvent à Paris-Bercy, sur le circuit ATP cette fois. Alcaraz gagne encore, en deux sets accrochés. Le monde commence à les remarquer ensemble. Mais personne ne mesure encore ce qui se prépare.
L’US Open 2022: la scène qui a tout changé
Il faut parler de ce quart de finale de l’US Open 2022. Pas pour le résultat — Alcaraz gagne en cinq sets — mais pour ce que ce match représente dans l’histoire de ce sport.
Un match disputé en pleine nuit à New York. Cinq sets d’une intensité à couper le souffle. Alcaraz qui défend une balle de match. Sinner qui pousse l’Espagnol dans ses derniers retranchements. Le deuxième match le plus long de l’histoire du tournoi. Les gens qui refusent de rentrer chez eux. L’Arthur Ashe Stadium qui devient un théâtre.
Ce soir-là, le tennis a compris qu’il venait de trouver quelque chose de rare : deux joueurs capables de transformer un match en événement cinématographique. Ce ne sont plus des sportifs qui jouent au tennis. Ce sont des personnages qui jouent leur destin.
Deux super-héros, deux planètes d’origines, deux pouvoirs
Ce qui rend cette saga Alcaraz-Sinenr fascinante, c’est que les deux protagonistes ne fonctionnent pas du tout de la même façon. Ce sont des archétypes opposés. Des super-héros aux pouvoirs antagonistes.
Alcaraz, c’est le chaos maîtrisé. L’improvisation à 300 km/h. La créativité totale, le coup qui n’existe pas dans les manuels, le smash retourné qui devient clip viral. Il joue comme s’il inventait le tennis en temps réel. Son adversaire sait que quelque chose d’improbable va arriver. Il ne sait juste pas quoi ni quand. Alcaraz ne court pas vers la victoire — il la crée de rien, avec les matériaux qui traînent sous sa raquette.
Sinner, c’est la précision portée à son point de rupture. La machine parfaite, la carotte qui arrive toujours là où ça fait mal, la constance qui écrase les adversaires comme une marée montante. Sinner n’improvise pas : il optimise. Il identifie une faille, il l’exploite, il ne lâche rien. Là où Alcaraz gagne par inspiration, Sinner l’homme-carotte gagne par épuisement de l’adversaire. Et à l’intersaison, après une défaite, il rentre chez lui et il corrige. Littéralement. Battu à l’US Open 2025 sur son service ? Deux mois plus tard aux ATP Finals, son deuxième service monte à 187 km/h et sauve des points décisifs.
Roland-Garros 2025: 5 heures et 29 minutes d’histoire pure
Il y a des matchs dont on dit qu’ils sont grands. Et il y a Roland-Garros 2025. La meilleure des Director’s cut, le coffret Bluray ultime.
Sinner mène deux sets à zéro. Il obtient trois balles de match consécutives à 5-3, 0/40 dans le quatrième set. Trois. Balles. De. Match. Le titre est à portée de raquette. La foule le voit venir.
Alcaraz efface les trois. Renverse le quatrième set. Renverse le cinquième. Gagne au super tie-break.
Durée totale : 5 heures et 29 minutes. Record de la finale la plus longue de Roland-Garros depuis 1982. Deuxième finale la plus longue de l’histoire des Grands Chelems depuis l’ère Open. Première finale de Grand Chelem à se terminer par un super tie-break.
Pour battre Sinner ce jour-là, Alcaraz a dû accomplir quelque chose de proprement insensé. Et Sinner, pour perdre malgré trois balles de match dans la poche, a montré qu’on peut jouer un tennis presque parfait et quand même se faire arracher la victoire par quelqu’un qui joue à un autre niveau encore.
C’est ça, cette rivalité. Les deux joueurs s’élèvent mutuellement si haut que même le perdant atteint des sommets qu’aucun autre joueur ne pourrait imaginer.
Ce qui rend tout ça différent : ils s’aiment bien
Alcaraz-Sinner: les observateurs ont trouvé le nom : le Big Two. En référence directe au Big Three de Federer, Nadal et Djokovic. La plupart des grandes rivalités sportives se nourrissent de tensions, de déclarations assassines, d’une haine froide ou d’un mépris affiché. Connors-McEnroe. Federer–Nadal dans leurs premières années. Borg–McEnroe.
Alcaraz et Sinner ne fonctionnent pas comme ça. Après la finale des ATP Finals 2025, Sinner a passé son bras gauche autour du cou d’Alcaraz. L’Espagnol a posé son bras sur l’épaule de l’Italien. Deux rivaux qui se félicitent comme des amis de longue date qui savent exactement ce que l’autre vient de traverser.
Sinner a dit publiquement qu’Alcaraz était « un grand joueur et un gars sympa ». Alcaraz parle d’une « obsession mutuelle » de progresser. Les deux répètent, à chaque interview, qu’ils se tirent vers le haut.
Ce n’est pas de la com. C’est visible sur le court. Quand l’un progresse l’autre doit répondre. Quand Alcaraz invente un nouveau coup, Sinner l’analyse et s’adapte. Ils sont les meilleurs entraîneurs l’un de l’autre, sans jamais avoir partagé un seul vestiaire comme équipiers.
Choisissez votre camp, mais regardez les deux
Federer ou Nadal. C’était le débat d’une génération.
Alcaraz ou Sinner ? C’est le débat de la suivante. Mais contrairement à leurs prédécesseurs, ces deux-là se retrouveront peut-être en finale d’un même Grand Chelem cinq, dix, quinze fois encore. Et à chaque fois, le vainqueur sera incertain jusqu’au dernier point. Ils sont DC et Marvel à eux deux.
Ce que le tennis a trouvé avec ces deux-là, c’est quelque chose de plus rare qu’un champion. Il a trouvé une saga. Avec ses super-héros et leurs pouvoirs, ses retournements, ses saisons, ses cliffhangers.
Le prochain épisode de la sage arrive bientôt.
Revivez l’intégralité de la mythique finale RG 2025



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